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LARSULNET 06

 

 

 

courrier

critique d’art contemporain

 

 

Vous êtes cordialement invités à venir contempler

l'installation ready-made sans titre hors galerie

de

JEAN-PASCAL GOUDOUNESQUE 

(graphie classique : Joan-Pascal Godonesca)

sise au bord de la départementale 775 entre Chanat La Mouteyre et l'Etang 

(Union Européenne, Etat Français, département du Puy-de-Dôme, canton de Royat près de Clermont-Ferrand)

 

photo de l’installation-ready-made sans titre par l’auteur lui-même (cliquer)

NB. installation : œuvre d'art constituée d'éléments empruntés par l'artiste à la nature ou à l'industrie disposés dans l'espace de manière signifiante.

ready-made : notion inventée par Marcel Duchamp. L'artiste sélectionne un objet et le désigne comme œuvre d'art.

A work definitively rich and significant…

(Un travail définitivement riche et signifiant…)

(une œuvre formidablement intéressante…)

 (un boulot qui veut dire quèkchose…)

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Notice explicative,mode d’emploi panégyrique & analyse sémantico esthético & co

 par Euksène Huo d’Huog[1]

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Descriptif

Une baignoire (197 X 49,8 X 49,8 cm) bleue et blanche pour ainsi dire neuve et posée sur le sol par l’intermédiaire d’un support métallique, légèrement inclinée sur un côté contenant du barbelé rouillé baignant dans l'eau de pluie.

Second plan : clôture spéciale équidés.

Arrière-plan :  trois hêtres dont l’un est en partie dépouillé de son écorce. Au sol des feuilles mortes dont la décomposition est relativement avancée.

Commentaire

Avant tout la baignoire exprime la civilisation, connote le confort, et ceci d’autant, par contraste, qu’on se trouve évidemment  à l’extérieur, dans un environnement forestier dépourvu de chauffage central.

Une œuvre est située spatialement

A cet égard, il faut d’emblée souligner que cette œuvre aurait une signification complètement différente dans une salle d’exposition, ou même dans un environnement citadin. L’artiste, depuis ses débuts (rappelons que son œuvre picturale à l’huile n° 22 (1989) s’intitulait déjà : « La Vie de Province ») s’est catégoriquement refusé à l’exil parisien, sachant qu’une œuvre est située spatialement aussi bien que temporellement. Situer sa création dans un village d’Auvergne plutôt que dans un arrondissement Parisien est lourdement chargé de signification.

L’artiste a longtemps pratiqué l’occitanisme et le pratique encore  en tant que pur happening, dont la sincérité n’a d’égal que la confidentialité. Au demeurant, dans une société où le bruit vent, le bruit ment.

L'objet de l'industrie expose sa laideur fonctionnelle 

La baignoire, l'objet manufacturé, du design industriel fait irruption intempestivement dans l'ordonnancement apparemment uni de la nature. L'objet de l'industrie expose sa laideur fonctionnelle crûment face à l'harmonie esthétique de la « nature », mise en doute cependant par l’exposition de la blessure de l’arbre, qui fait état peut-être des préoccupations écologiques plus ou moins sincères qui ont cours actuellement. (le terme « Nature » est entre guillemets, car nul ne doit ignorer l’action décimillénaire de l’homme sur la nature, à laquelle, au final, il appartient )

Il y a un aspect ironique dans la présence du fil de fer barbelé dans le lieu même du confort et de l’hygiénisme, comme une sourde menace à l’encontre de cette civilisation gaspilleuse (d’eau, entre autres) et tellement soucieuse de la propreté de son fondement, quand s’accumulent ici ou là les déchets radioactifs et autres chimies délétères.

vérité de la mise en scène

L’artiste n’a nullement sollicité la présence de cette baignoire au bord de la route. Les ruraux auvergnats, dont le sens de l’économie est toujours aussi vif, furent précurseurs en matière de recyclage et continuent de le pratiquer spontanément. La baignoire, usagée est devenue abreuvoir à bestiaux. Le cheval, coursier psychopompe, dispute seul la nature livrée aux arbres aux randonneurs, aux chasseurs, et aux bruyants adeptes des sports mécaniques que parfois un hêtre judicieux arrête. La vache, malgré sa capacité à se transformer en hamburger, a cédé la place. Elle ne se prête guère au loisir vert, à moins qu’un media ne lance bientôt la mode du cow milking. Quand à la présence du fil de fer barbelé, elle s’explique certainement : le propriétaire du pré a déposé là après avoir rafistolé telle ou telle partie de clôture endommagée par les promeneurs.

Ceci est dit pour affirmer la vérité de la mise en scène. A la façon d’un Stendhal, l’artiste a promené le miroir de son appareil photographique sur une installation toute prête et néanmoins (ou à cause de cela) vérace. Il aurait cent fois préféré voir surgir de la baignoire une demoiselle nue et jolie comme dans un tableau de Delvaux,  tel n’a pas été le cas.

la fin du goudron isolant et rassurant

La clôture souligne cette dichotomie entre la route où se trouve le spectateur juste descendu de son automobile, et le pré où l’animal vit. La route est reliée à la ville, et par delà la ville, à la civilisation. De l’autre côté, c’est le territoire de la nature ressentie à la fois comme inhospitalière et comme attirante. La nature est menaçante qui rappelle à l’homme son appartenance au cycle de la vie et de la mort. La clôture signifie la fin du bitume, la fin du goudron isolant et rassurant et le début de la boue, voire de la bouse.

De manière ambivalente, le spectateur est attiré par l’apparente authenticité de la vie naturelle, il sent confusément que malgré ses efforts il appartient ( ou dirons-nous, il sent qu’il serait de son devoir d’appartenir, comme un taureau assis ou quelque autre autochtone indéracinable, quelque hottentot incapable de survivre à l’arrachement d’avec son milieu) à ce qu’on appelle l’équilibre naturel.

la nature de l’homme occidental, c’est sa culture

Mais la nature de l’homme occidental, c’est sa culture, comme l’a bien montré, entre autres, Edgar Morin dans son ouvrage Le paradigme perdu : la nature humaine, que l’artiste avait étudié en classe de philosophie avec le professeur M. Bardi. L’homme porte son passé dans sa culture et sa langue, comme l’arbre enregistre son histoire dans les cernes qu’on distingue après la coupe.

On sait que la partie vivante de l'arbre se trouve à la périphérie, et qu’en dessous n’est  qu’un squelette mort qui toutefois soutient l’édifice et recèle donc, en coupe, la mémoire dendrologique de lui-même et du monde. L’arbre est à la fois créature vivante et, dans son tissu ligneux, quasi minéral. L’arbre est son propre passé, et immanquablement le passé de l’homme, car comme on le sait  l’homme descend du singe et le singe descend de l’arbre.

Le hêtre (racine germanique hester), en auvergnat fau (racine latine fagus)  est l'arbre montagnard le plus fréquent sur la commune. Il pousse là où naguère s'étendait la prairie d'élevage. Il est comme la résurgence des dieux païens dans la nature que l'homme a renoncé à travailler, à laquelle il a même renoncé ( à regret) à appartenir. Mais cet arbre est malade : l'écorce protectrice a disparu au pied qui pèle. Cette absence d'écorce est aussi l’image de la recherche effectuée par l'artiste ou le spectateur (puisqu’en l’occurrence, l’artiste n’est qu’un spectateur un peu plus attentif), qui gratte les apparences jusqu'à l'os…

 Au delà de la nostalgie de la campagne ancestrale, du mythe gionesque, hippie ou pétainiste du retour à la terre, au delà de la nature à randonneurs équipés de neuf en solde dans la zone industrielle, de quoi il participe cependant, l’artiste donne à voir l’incohérence de nos désirs et leur ambivalence, dénonce (ou tente de concilier ?) le double langage de l’écologie et du confort, de la croissance économique et de l’épanouissement personnel, de la nature et de la culture…

E.H.d’H.

voir également critique d’art contemporain

 



[1] professeur émérite de poésie applicable à l’université d’Enluoc.